Christelle Rouillé, Submerger, l’empreinte liquide de l’image photographique, 2022

Doctorante en histoire de l'art, Ecole Pratique des Hautes Etudes

Magazine d'art contemporain Boum!Bang!

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La photographie en noir et blanc irrigue tout le travail artistique de Guénaëlle de Carbonnières, qu’il s’empare du médium photographique lui-même ou passe par d’autres supports, comme le dessin, la gravure ou « l’objet photographique ». Par ce procédé qui permet de capturer, grâce à la lumière, les corps sur une surface négative, l’artiste soulève le thème ambivalent du souvenir enfoui et de la mémoire jaillissante.

 

Tel un archéologue qui fouille la terre afin de faire apparaître au grand jour les vestiges-témoins d’un patrimoine culturel englouti, Guénaëlle de Carbonnières creuse, illusoirement ou par l’outil, le limon du support photographique ou de son simulacre. De cette manière, elle se réapproprie les images de paysages en ruine ou de portraits de groupes d’individus anonymes pour reformer une tout autre vue, à la manière d’un palimpseste. Une vue archétypale, toujours, mais totalement fictive. Lorsque l’image, au contraire, demeure entièrement abstraite, l’artiste y explore un abysse plus ou moins sombre sur lequel flottent toutes sortes d’informités. Quoi qu’il en soit, la surface lisse se pare de perturbations, de sillons, d’ondulations, de lignes brouillées, de coulures, de taches, d’ombres noires et de nuées d’une blancheur lumineuse aveuglante, presque surnaturelle. Les formes se superposent, s’impriment les unes sur les autres et se confondent par effet de calque. Les temporalités se chevauchent, entre éternité et écoulement. Grâce à ces phénomènes de retrait et de recouvrement, l’image acquiert un relief inédit pour mieux signaler son potentiel matériel évanescent.

Des œuvres émane l’expérience des matières fluidiques. Le suggestif et le fugitif : le fantomatique, le spectre, le mirage, le nébuleux, l’évaporation, mais aussi le brumeux, le vaporeux, le nocturne. Un univers aqueux, en somme, qui traduit ce rêve de révélation, de reconstruction, ou, mieux, de fossilisation. « Le fossile n’est plus simplement un être qui a vécu, c’est un être qui vit encore, endormi dans sa forme », dit Gaston Bachelard (1). Les œuvres conquièrent une certaine organicité et, par là, nous rappellent le caractère périssable de tout ce qui constitue notre monde.

En même temps, qu’elle se dégrade à l’instar des territoires et constructions endommagés, des visages oubliés ou des difformités, l’image s’ouvre et persiste. D’une fragilité trouble et étrange peut naître une nouvelle puissance. Car en endossant le costume de l’archéologue sous-marin, Guénaëlle de Carbonnières cherche finalement à comprendre ce qui dans la crise des civilisations et la perte – au-delà de la seule perte humaine – nous relie, se rapprochant ainsi de mythes fondateurs tels que la tour de Babel ou l’île de l’Atlantide. Comment le fragment(é) peut-il faire totalité ?

De ces eaux amniotiques intimes resurgit imaginairement la part matérielle d’une mémoire universelle inconsciente ou refoulée. Depuis la submersion, l’image photographique s’ancre artificiellement : pour échapper à la dissolution, pour re-unir, il faut re-toucher.

(1) Gaston Bachelard, La Poétique de l’espace [1957], Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2012, p. 112