Laurence Brissaud, Le temps des hommes est de l'éternité pliée, 2022

Archéologue, docteure en Archéologie, chercheuse associée AOROC, ENS/CNRS Paris,

Responsable scientifique au Musée et sites gallo-romains de Saint-Romain-en-Gal – Vienne

 

Dans une grande proximité avec la démarche archéologique, Guénaëlle de Carbonnières interroge la temporalité et les traces inhérentes à l’action humaine.

 

Selon Jean Cocteau, « Le temps des hommes est de l’éternité pliée ». (1)

 

Dans mon vécu d’archéologue, les fragments de vie retrouvés au cours des fouilles sont bien ces fragments d’éternité évoqués par Cocteau : ils résultent d’une action humaine, fragile, qui a traversé le temps. Au sein de la galerie Françoise Besson, l’artiste déplie et déploie différentes couches de temps en laissant des zones d’ombres, des parois latentes : seule une partie infime de la mémoire vient jusqu’à nous.

 

Le site antique de Saint-Romain-en-Gal sur lequel je travaille depuis près de trente ans est pour moi une « réserve de sens ». Lorsque j’ouvre un nouveau sondage profond, véritable « trou de mémoires » au sein de ce vaste quartier urbain, j’ouvre une nouvelle porte sur le passé. Chaque couche, chaque tesson, chaque indice mis au jour, ainsi révélé, est un  instant fugace qui ressurgit : la proximité est grande avec l’acte photographique tel que le pratique l’artiste, qui joue avec le moment de la révélation propre au travail en chambre noire. Les zones d’ombres, les parties grattées, la porosité avec le dessin et les effets de transparences créent des images-palimpsestes.

 

Elle rejoint ainsi l’essence de mon travail : lire à travers le paysage actuel des réminiscences du passé, des éléments qui demeurent ancrés dans les plis du temps, dans certaines élévations, comme autant de rides porteuses d’histoires qui s’offrent à nous. Il s’agit de déceler dans les livres de terre que sont les coupes stratigraphiques, ces traces ténues qui nous relient aux temps révolus.

 

L’archéologie est une science humaine et non une science exacte. Ainsi, derrière la rigueur des techniques de fouille, la constante incertitude demeure. Il faut donc sans cesse retrouver la trame de l’histoire au fil des relevés pierre à pierre, au détour des divers enregistrements : fiches de murs, fiches de couches, notes associées.

Les clichés, les dessins détaillés nous invitent sans cesse à creuser la matière. Il faut rentrer dans l’épaisseur des maçonneries, s’imprégner des archives du sol, explorer chaque recoin du temps pour approcher le « sens du lieu ».

 

Guénaëlle de Carbonnières nous propose en filigrane, au travers de ses œuvres, sa perception intime du temps, des sites archéologiques qui survivent aux hommes. Elle nous fait découvrir sa lecture personnelle, évanescente et intemporelle des ruines, qui comme le dit Alain Schnapp, constituent un savant équilibre, parfois menacé, entre la mémoire et l’oubli.

 

« Chaque époque dévoile certaines qualités du lieu et en renvoie d’autres dans l’ombre. Si une tradition est faite de normes, elle l’est aussi de possibilités. C’est dans ce sens que doit être compris l’aspect existentiel de la mémoire ». (2)

 

Ainsi, Guénaëlle de Carbonnières, comme l’archéologue, tente-t-elle peut-être de révéler l’absence, de soulever le voile afin de découvrir ce qui se cache au-delà des apparences.

(1) Jean Cocteau, La machine infernale, Livre de poche n° 854, p. 107

(2) Christian Norberg-Schultz, L’art du lieu. Architecture et paysage, permanence et mutation. Antony, Le Moniteur, 1997, p. 55